Sous la peau : Glazer VS Faber

Avant d’être un film avec Scarlett Johansson, Sous la peau est le premier roman de Michel Faber, né aux Pays-Bas, élevé en Australie et installé en Écosse depuis 1993.

On se trouve du côté d’Inverness sur la côte nord-est de l’Écosse. C’est dans cette région rurale qu’Isserley chasse des auto-stoppeurs. Elle les évalue, cherche à savoir s’ils ont de la famille et ramène seulement les plus musclés et les plus isolés. A la ferme, ils sont engraissés pour être transformés en viande.

Le film et le livre se déroulent tous deux en Écosse mais pas aux mêmes endroits. Le réalisateur Jonathan Glazer a situé l’histoire en partie en ville (à Glasgow) tandis que Faber choisit uniquement la campagne. Cependant, les deux œuvres partagent des décors d’une beauté froide et minérale, des lieux qui semblent isolés du monde.

Les deux œuvres s’aventurent du côté de l’étude sociologique. La prédatrice sélectionne des hommes selon ses critères. Dans le livre, on a des dialogues en miroir : la jeune femme détaille ce qu’elle pense de l’homme et réciproquement. Tout un tas de suppositions sont construites sur les apparences et des observations de comportement. Le film a été tourné sur le vif, en rencontrant des gens au hasard dans la rue, qui n’ont pas forcément reconnu l’actrice. Ainsi, on retrouve le même intérêt pour la première rencontre, les premiers mots échangés, ce que l’on imagine d’une personne dès les premiers instants, avec des jugements à l’emporte-pièce sur le physique.

Le roman répond à toutes les questions que l’on ne se posait pas vraiment dans le film. D’où viennent cette créature étrange et ses comparses ? Quel est leur but ? Quel est leur passé ? Le film reste mystérieux sur ces points et laisse les réponses à l’imagination du spectateur, suscitée par quelques séquences fantastiques marquantes.

Michel Faber donne quant à lui tous les détails ou presque. Les créatures n’ont pas forme humaine. Ils ressemblent à des quadrupèdes avec une fourrure. La jeune femme a subi de multiples opérations chirurgicales pour se mouvoir sur deux pattes et avoir à peu près une silhouette humaine. L’auteur développe plusieurs thèmes pas du tout abordés dans le film. Isserley est en effet issue d’une caste de pauvres. Elle aurait dû s’éreinter sous terre mais le sacrifice de son corps lui a permis de travailler à l’extérieur. Lorsque le fils d’un riche industriel vient lui rendre visite, elle le déteste d’avance. En filigranes, on devine une hiérarchie et une lutte des classes. Pourtant, le jeune “homme” remet en question son travail et ses privilèges en tenant un discours sur l’exploitation animale. Le traitement réservé aux humains mâles capturés est en effet assez cruel et ressemble beaucoup à la façon dont nous traitons les animaux. De même, les justifications se ressemblent : les animaux/humains sont moins intelligents, ils ne disposent pas de certains concepts, leur système de pensée est rudimentaire.

Jonathan Glazer a donc gardé le personnage principal. Film et livre racontent l’émancipation de la jeune femme, même si elle n’est pas de même nature. Glazer et Faber illustrent tous deux la mélancolie du climat écossais et les “nobody” que l’on trouve sur la route. Dans le roman, Isserley habite un cottage décrépi et abandonné. Elle vit dans des conditions spartiates. Glazer a retenu ce décor car ses “aliens” utilisent différentes planques du même genre : de petites maisons sales et abandonnées, où l’humidité s’infiltre partout.

Under the skin et Sous la peau sont complémentaires. Ils partagent une poésie de l’errement et bizarrement, on dirait qu’il sont faits du même matériau. Bien que très différents sur certains points, on retrouve dans les deux œuvres cette même atmosphère étrange, à la fois fascinante et anxiogène.

Sous la peau est un roman de Michel Faber, traduit et publié en 2005 aux éditions du Seuil. Under the Skin est un film de Jonathan Glazer, sorti en 2013, avec Scarlett Johansson.

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