Blame est avant tout une expérience visuelle viscérale. Toi qui cherche un beau récit construit avec une logique minutieuse, passe ton chemin ! La première réaction après lecture de l’œuvre est : “on ne comprend rien”. Mais comprendre n’est ici pas très important.

Killee est une sorte de soldat mutique. Il semble à la recherche de gènes pour sauver le monde ou quelque chose comme ça. Il voyage dans une vaste cité, véritable puzzle d’étages et de salles monumentales, un peu comme si Skynet avait été installé chez Vinci avant d’anéantir l’humanité. On voit ça et là des robots “constructeurs” qui n’ont d’autre but que d’étendre encore plus la cité. Des créatures biomécaniques, envoyées par une Intelligence Artificielle, essaient d’empêcher la progression du héros. Mais Killee possède un super méga flingue avec un rayon gravitationnel. Avec cette pétoire, il peut traverser une épaisseur de plusieurs centaines de mètres de béton. Les dégâts sur les structures et les ennemis sont considérables.

Tsutomu Nihei était parti pour devenir architecte. Et cela se sent à plein nez lorsqu’on observe les planches majestueuses qu’il a composées. Par contre, il ne fait pas bon vivre dans les délires architecturaux du mangaka. Des blocs gigantesques, des escaliers infinis, des gouffres immenses, des empilements infinis de strates, d’énormes tuyaux. A vrai dire, l’agencement Nihei n’est pas vraiment conçu pour un moment de cocooning. Et ça tombe bien car les humains sont finalement peu nombreux dans le récit.

Tout au long de l’œuvre, on trouvera des influences plus ou moins prégnantes de l’univers SF et cyberpunk . La super-structure et les destructions dantesques rappellent un peu les délires de gigantisme du final d’Akira. On croise de nombreux monstres bio-mécaniques, qui sont des mutants issus d’un mélange entre les créatures de H.R. Giger et les poupées inquiétantes de Hans Bellmer. Les personnages principaux sont souvent représentés avec des silhouettes sylphides, un peu à la manière d’un Leiji Matsumoto (Albator). Côté émotion, c’est zéro. Chaque protagoniste est froid, désincarné et suit un but obscur qui importe peu. Killee doit protéger une scientifique, exfiltrer une sphère mystérieuse, rejoindre un endroit. On dirait des side quests dans un jeu vidéo.

Blame est un manga qui va dans l’expérimentation extrême. Si au départ, on peut penser à de la SF assez classique, Tsutomu Nihei pousse le bouchon toujours trop loin. Les scènes d’action bénéficient d’un trait extrêmement dynamique. Là encore, les corps et les objets sont propulsés à des distances incroyables, occasionnant des combats de titans. Ça va très vite et il y a des ellipses qui accélèrent la chorégraphie des combats. Il est parfois nécessaire de relire des cases muettes plusieurs fois pour comprendre l’action. Qui a envoyé quoi dans quel mur avec quelle arme ?

Pour apprécier ce manga en six tomes, il faut aimer se perdre dans les dédales, accepter d’être complètement largué et avoir un goût pour l’architecture brutaliste futuriste. Tsutomu Nihei a réalisé d’autres mangas (notamment Knights of Sidonia qui est assez connu) mais l’on n’y retrouve pas cette radicalité qui fait de Blame une œuvre unique et atypique, d’une sécheresse aussi effrayante que fascinante.

Blame est paru chez Glénat dans une édition “deluxe” grand format

Lire un extrait :

Blame Deluxe – Tome 05